comment « on vous croit » est devenu un mot d’ordre

Le 23 novembre, l’affaire Adrien Quatennens a plongé La France insoumise (LFI) dans la crise. Ce jour-là, son ex-femme a publié un communiqué dans lequel elle accuse le député de « violences physiques et psychologiques » exercées depuis « plusieurs années », quand, lui, ne reconnaît qu’une « gifle » donnée lors d’une dispute. Un geste qui lui vaut de comparaître devant la justice le 13 décembre dans une procédure de « plaider coupable ».

Face à ces nouvelles accusations, les appels à la démission se multiplient au sein de sa famille politique. « Il ne peut pas représenter le programme émancipateur que LFI a porté » et « il ne peut pas représenter ses électeurs », a par exemple estimé la députée Melissa Camara (EELV). Sur le papier, pourtant, Adrien Quatennens bénéficie de la présomption d’innocence et n’a pas encore été jugé. Autant de garanties qui n’existent désormais plus que sur le papier ?

Une formule féministe

Croire les victimes est devenu un mot d’ordre ces derniers mois. « On vous croit » est à l’origine, une formule féministe. « Je me souviens de Caroline de Haas nous enseignant cette formule, au début de NousToutes », raconte la militante Florence Montreynaud. « Dire aux victimes qu’on les croit est prioritaire pour lutter contre la culture du viol », selon Fabienne El Khoury, porte-parole d’Osez le féminisme. Dans la perspective féministe, ce serait l’antidote aux limites d’un système judiciaire incapable de punir le viol à sa juste sévérité. « Aujourd’hui encore, à peine 1 % des poursuites aboutissent à des condamnations », souligne la militante.

Puis MeToo a déferlé. La question est alors devenue politique. Dès le 25 novembre 2017, tout juste élu, Emmanuel Macron a organisé la première conférence sur les droits des femmes, jamais organisée à l’Élysée. Prenant la parole devant un parterre de militants engagés contre les violences sexuelles, il avait martelé : « vous n’êtes plus seuls, il y a un gouvernement qui est à vos côtés (…) et un président de la République qui croit dans ce combat ; et qui croit que c’est un combat essentiel. » Plus tard, le 23 janvier 2021, il reprend une formule proche pour s’adresser aux victimes d’inceste et annoncer la création de la Commission dédiée à l’écoute des victimes : « on est là, on vous entend, on vous croit. »

Empiéter sur le rôle de la justice

Faut-il craindre que cette nouvelle attention finisse par empiéter sur le rôle de la justice, dont le rôle est, précisément, de trancher ce qui est vrai et ce qui est faux ? Les juristes sont divisés. Selon certains, dont Kim Reuflet, présidente du Syndicat de la magistrature, les deux sphères politiques et judiciaires ne se chevauchent pas et chacune est dans son rôle : aux politiques d’entendre la demande sociale pour, éventuellement, faire changer la loi ; aux magistrats de dire le droit tel qu’il est. « C’est pourquoi le temps judiciaire est différent du temps politique. Les juges se prononcent en fonction des lois mais il est certain que celles-ci invisibilisent certaines violences et en surestiment d’autres », avance la magistrate.

La justice n’est pas nécessairement le miroir de la sensibilité sociétale, concède-t-elle. « Par exemple, si on rapporte le nombre d’affaires de violences sexuelles sur mineurs qui arrivent devant les tribunaux à l’évaluation avancée par la commission Sauvé, 160 000 enfants victimes par an, on peut dire que ces violences sont sous-estimées. À l’inverse, dans le domaine des violences aux personnes, on assiste à une inflation de textes. Aussi, quand aujourd’hui, les politiques sont à l’écoute du mouvement sociétal qui accorde plus de visibilité aux victimes, ils sont dans leur rôle. Nous, juges, en prenons acte, mais nous continuerons à faire ce que nous savons à faire : examiner une situation en fonction d’une enquête, dans le respect du contradictoire. »

Un point de vue que l’avocate Marie Dosé estime dangereux. « J’entends complètement que la vérité judiciaire n’est pas la seule, analyse cette dernière. Il me semble néanmoins qu’il faut rappeler qu’elle prime clairement sur les autres. C’est la seule qui soit suffisamment mise à l’épreuve de l’enquête. Croire une parole sans la mettre à l’épreuve, c’est infantiliser la victime. Dire à une femme : je te crois, quel que soit le contexte et quoi que tu dises parce que tu es femme, est une forme de sacralisation et de premier pas vers l’arbitraire. »

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