Kazakhstan : 11 millions d’électeurs sur un territoire grand comme l’Europe


Publié le 25 novembre 2022




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Reportage à Balap, Torgan, Burabay, Schuchinsk, Akmolinskaia oblast, nord du Kazakhstan – Le 20 novembre 2022

 

Dimanche 20 novembre 2022 : le Kazakhstan organisait sa septième élection présidentielle depuis la disparition de l’Union soviétique, une élection anticipée provoquée par la démission du président en exercice, Kassym-Jomart Tokaïev, réélu sans surprise dès le premier tour avec le score très confortable de 82 %.

Caractéristique de ce scrutin : un taux de participation catastrophique dans les grandes villes occidentalisées (27 % à Almaty, capitale économique, 40 % à Astana, capitale politique), quand le Kazakhstan profond, lui, s’est massivement déplacé aux urnes pour lui confier les clefs du pays pour un dernier mandat de sept ans. Immersion au cœur de la steppe enneigée, par -15°C.

 

Immersion au cœur de la steppe enneigée, par -15°C

Nadezhda et Nadezhda sont voisines, portent le même prénom et ont aussi le même âge. Et le jeu des ressemblances ne s’arrête pas là. La plus âgée des deux amies est arrivée d’Ukraine en 1965 à l’âge de 16 ans, accompagnée de sa tante et laissant ses parents derrière elle pour toujours.

Mariée à un Ukrainien déjà installé au Kazakhstan, six enfants et huit petits-enfants plus tard, Nadezhda est venue en compagnie de… Nadezhda sa voisine afin de voter dans le petit village de Balap, situé une centaine de kilomètres au nord de la capitale Astana. Au total, 200 âmes et 220 votants inscrits, en comptant les petits hameaux voisins. Nadezhda et Nadezhda habitent l’un d’entre eux, à quelques kilomètres. Elles sont veuves, le maire leur a donc envoyé une voiture pour leur permettre de voter. Elles n’auraient manqué cela pour rien au monde : les élections ont toujours été une fête. Héritage soviétique.

« On vivait vraiment très bien ici quand c’était l’URSS » tient absolument à nous dire Nadezhda, grand sourire édenté aux lèvres, née au Kazakhstan et elle aussi mariée autrefois à un Ukrainien. Ils ont eu un fils et une fille qui leur ont donné trois petits-enfants dont elle est très fière même si elle ne les voit pas assez à son goût. Sa fille vit désormais en Allemagne et la pandémie l’a privée de sa visite pendant deux ans.

« À la chute de l’URSS, tout a changé et est devenu beaucoup plus compliqué. Ça a été vraiment dur pendant dix ans, plus rien ne marchait car il n’y avait plus d’État » déplore la petite Nadezhda, le regard vide. Mais tout cela est désormais loin derrière. L’une a dirigé une grande partie de sa vie un petit magazin (alimentation et droguerie), et son homonyme travaillait dans une ébénisterie d’État. Le pays est généreux avec ses retraités. Les 85 000 tenge (180 euros) de pension mensuelle que chacune reçoit suffisent amplement. Leurs vies de babouchkas sont simples, sans fioritures. Pour les six mois de grand froid, trois tonnes de charbon suffisent largement à Nadezhda la grande, sachant que la tonne livrée lui coûte 10 000 tenge (20 euros), combustible pour sa chaudière increvable qu’elle complète avec du bois ramassé dans la forêt : « c’est totalement gratuit ».

Les deux homonymes ne se privent de rien et surtout pas de chauffage dans ce coin de steppe où les vents froids font descendre le thermomètre à -35°C certains jours d’hiver. D’ailleurs, le bureau de vote est surchauffé comme tous les bâtiments au Kazakhstan : hôtels, ministères, centres commerciaux, écoles et même vans et taxis règlent tous la température à… + 28°C. Le grand froid n’est pas un problème au pays de l’énergie gratuite.

 

Dans le Kazakhstan profond, seul l’État peut tout

La présidente du bureau de vote coupe le son de la sono qui diffuse Boney M (tous les bureaux de vote diffusent de la musique, autre héritage soviétique), afin de pouvoir mieux entendre nos échanges avec Nadezhda et Nadezhda. D’autres électeurs se mêlent aussitôt à la conversation, opinant de la tête ou commentant en kazakh ou en russe ce que l’un ou l’autre déclare et que notre interprète parvient à attraper plus ou moins facilement au vol, loin d’être impressionnés ou intimidés, bien au contraire ! Dans ce village du bout du monde, en plein cœur de la steppe kazhakstanaise, pouvoir parler à des journalistes occidentaux relève d’une charmante incongruité.

« Le pays a un bon président » nous dit une femme sans âge dans un élan d’enthousiasme à la limite de l’énervement en plein milieu du bureau de vote.  Дa, Дa, d’autres opinent de la chapka. « On a besoin de lui ! » lance même un vieillard en passant, qui a capté un bout de la discussion. Tous expliquent que la vie est encore meilleure, comparé aux temps de l’URSS, mais n’oublient pas les années difficiles dont parlait Nadezhda quelques instants plus tôt.

« Il fallait se débrouiller pour tout, surtout pour manger » lance un autre homme renfrogné. Certains travaillent à la mairie ou à l’hôpital d’Akkol, la grande ville voisine de 6000 âmes qui dispose même d’un cinéma. Les autres travaillent à l’entretien des forêts de la région, un service public. L’État demeure ici comme souvent en Kazakhstan le principal employeur, quand il n’est pas le seul. Diversifier l’économie fait pourtant officiellement partie des grands projets du président réélu. Mais la sortie de la rentre pétrolière et gazière peine encore à se concrétiser dans cette partie septentrionale du pays.

Une rente d’hydrocarbures a permis au Kazakhstan de recouvrir sa capitale Astana de buildings ultra modernes et d’équiper le pays d’infrastructures flambant neuves, en particulier des autoroutes. Les 15 kilomètres qui séparent Balap de la « grande ville » voisine d’Akkol s’avalent ainsi en quelques dizaines de minutes, au milieu de la steppe glacée balayée par les vents.

 

Infrastructures et services publics d’une solidité à toute épreuve

Ce bureau 127, au bout du bout du monde, dans lequel 83 % des habitants avaient déjà voté à 10 heures du matin, n’est en réalité coupé de rien et ce n’est pas seulement une histoire d’état des routes ou de déneigeuses. Le système scolaire kazakhstanais -encore un héritage soviétique – mise beaucoup sur les sciences dures : mathématiques, physique et informatique. Dans une autre école transformée en bureau de vote visitée plus tôt, un slogan datant de l’URSS peint sur la façade promet d’ailleurs aux petites têtes brunes de pouvoir devenir космонавт (cosmonaute) à condition de « bien travailler ses maths ». Ici, dans le gymnase devenu bureau 127, c’est спорт спорт спорт (sport sport sport) qui trône au-dessus de la porte d’entrée.

«  Parmi nos anciens élèves – Tania dirige une maternelle – l’un est devenu avocat, un autre médecin. On a aussi un ingénieur qui est parti à Moscou. Et l’une de nos anciennes élèves vit maintenant aux États-Unis après avoir travaillé en Allemagne dans le gaz, pays où elle a rencontré son mari, un Allemand. Chaque fois qu’elle revient au village, comme les autres anciens, elle passe nous voir, on est très fiers d’eux. On a aussi un ancien qui aujourd’hui a une entreprise, il est resté ici et fait travailler beaucoup de monde dans le bois. »

Impossible bien évidemment de refuser l’hospitalité des présidents des bureaux visités tout au long de cette journée d’élection. Comme s’il s’agissait d’un rituel, il faut signer un registre réservé aux observateurs nationaux ou étrangers ainsi qu’aux journalistes accrédités… et donc prendre le thé.

650 km de route pour traverser une petite partie seulement de l’oblast de Akmolinskaia, grand comme la France et visiter une dizaine des 10 000 bureaux de vote du pays, en comptant un arrêt technique inédit : la casse moteur en pleine steppe de notre mini-van Toyota ! Probablement une panne de la pompe à eau qui condamne le moteur à la surchauffe malgré les -15°C dehors. Le joint de culasse n’y survivra pas. Le patron de la compagnie privée de VTC nous porte secours au bout d’une heure et demie après avoir foncé sur l’autoroute parfaitement rectiligne au volant de son Audi fatiguée. À peine trois kilomètres plus tard nous arrivons dans un autre bureau de vote pour attendre le van de remplacement.

Heure du déjeuner oblige, le thé et les beignets des précédents bureaux visités cèdent la place à un repas pantagruélique dans la cantine, destiné aux assesseurs, et partagé de bon cœur par la directrice de l’école aux rescapés de l’autoroute que nous sommes. Le beschbarmak, plat traditionnel kazakh à base d’un mélange de viande de bœuf et de cheval, trône sur la table en formica de la cantine de l’école. Des pâtes saucées à la graisse de cheval et du bouillon de cheval complètent l’ensemble. À la fois remède imparable et carburant pour lutter contre le froid glacial qui sévit ici à l’extérieur.

 

Un lycée technique informatique qui glorifie Steve Jobs, Elon Musk, Bill Gates et Jack Ma

Une start-up au Kazhakstan ? Non, un lycée professionnel informatique ultra moderne.

Cent kilomètres plus loin, autre ambiance, autre numérotation.

Le bureau 331 siège dans un lycée absolument flambant neuf de dix étages en périphérie de la cité industrielle de Schuchinsk. Ici des milliers de garçons et de filles âgés de 12 â 17 ans particulièrement chanceux suivent un enseignement technique spécialisé dans une école aux allures de campus de start-up. L’école, baptisée « éducation innovation It » est intégralement dédiée aux enseignements liés à l’informatique. À la sortie, la plupart des élèves iront à l’université dans le pays ou encore à l’étranger, scolarité 100 % prise en charge par le gouvernement dans le cadre du programme келешек, ou avenir. Ici, sur les murs flambant neufs, exit les slogans hérités du soviétisme ! Des logos lumineux géants aux couleurs de Microsoft ou Facebook côtoient des portraits tout aussi géants d’Elon Musk, Steve Jobs ou Jack Ma ! Et de Bill Gates en embuscade. Tous accompagnés d’une de leurs citations célèbres, en anglais. Haut débit, matériel informatique de pointe, professeurs expérimentés… Si les écoles de village avaient encore un parfum d’union soviétique, ce lycée se voit déjà en Californie.

 

 

 

Le lycée professionnel informatique et bureau de vote de Schuchinsk

Autre ville, autre école, et donc forcément autre ambiance.

Les vieux paysans rugueux volontaires bénévoles qui tenaient les petits bureaux ruraux visités le matin sont remplacés ici par un jeune personnel administratif à 100 % féminin du lycée professionnel. Les électeurs ne sont pas les mêmes aussi. Bien que l’établissement soit installé à la lisière d’un quartier résidentiel moderne, alternance de grands immeubles et de maisons à deux étages, le taux de participation franchit péniblement les 40 % à deux heures de la fermeture.

 

Au Kazakhstan, l’État est indispensable pour les ruraux, facilitateur pour les urbains

En réalité, dans les grandes villes modernes où les concessions automobiles disputent la place aux marques occidentales de luxe et aux restaurants, on comprend aisément que les élections sont beaucoup plus importantes aux yeux des Kazakhstanais des territoires ruraux, et même ultra-ruraux.

Dans des régions à la nature souvent hostile et à l’économie faiblement développée, l’État n’est pas seulement le premier employeur : il est aussi le premier protecteur, que ce soit avec les déneigeuses, les lignes de bus, les écoles et surtout l’énergie peu chère. Dans ces espaces ruraux du Kazakhstan, la stabilité incarnée par Tokayev semble primer sur toutes les divergences politiques autant chez les plus âgés marqués du souvenir du chaos des années 1990 que chez les jeunes qui attendent beaucoup des promesses d’investissements et de diversification de l’économie.

À l’inverse, dans les grandes villes (Almaty, l’ancien capitale politique et capitale économique, bat un record d’abstention à moins de 30 % de participation), la population est majoritairement tournée vers le reste du monde. Elle travaille dans les ministères, les entreprises publiques mais aussi bien sûr pour les nombreuses multinationales installées dans le pays. La classe moyenne kazakhstanaise est probablement celle issue des pays de l’ancien bloc communiste qui s’en sort le mieux, avec des standards se rapprochant des pays de l’est de l’Europe.

Le pouvoir d’achat est facilité par à un prix de l’énergie très bas grâce aux ressources naturelles du pays. Avec un litre d’essence à 30 centimes, du chauffage et de l’électricité extraordinairement bon marché et des logements financièrement très accessibles (on se loge en ville dans un F3 pour 500 euros par mois, charges comprises), le reste à vivre après les dépenses contraintes est exceptionnellement élevé.

Car Apple, plus encore que d’autres marques coréennes ou chinoises (Samsung et Huawei) est omniprésent et pas seulement dans le lycée technique de Schuchinsk à 230 km de la capitale mais aussi dans les boutiques, les publicités, entre les mains des habitants…

Cette ambivalence ou ce fragile équilibre diplomatique du Kazakhstan est à l’image du fossé, du canyon pourrait-on dire (le pays abrite lui aussi un Grand Canyon, comparable à son homonyme américain), qui sépare le Kazakhstan des villes du Kazakhstan des champs. À charge pour le chef de l’exécutif renouvelé et conforté pour sept ans de réduire le plus vite et le mieux possible la fracture, source sans aucun doute possible des émeutes sanglantes de janvier 2022. À Almaty, où les violences les plus graves ont été constatées, les stigmates sont masqués ou en cours de réparation. Un chantier, parmi tous les autres, pour Kassym-Jomart Tokaïev, deuxième président du Kazakhstan, depuis son indépendance.

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