Lettre pastorale sur le bien commun

Chers diocésains,

Un beau texte de saint Augustin, dans son commentaire des psaumes, soulève la question essentielle du désir : « Que désirons-nous vraiment ? » :

« Dieu nous disant : “Demandez ce que vous désirez” Qu’allez-vous lui demander ? Faites effort de tout votre esprit, lâchez la bride à votre avarice, étendez, élargissez votre convoitise, autant que vous le pourrez : car ce n’est pas le premier venu, c’est le Dieu Tout-Puissant qui vous dit : “Demandez ce que vous désirez” ».

« Si vous aimez des propriétés, vous désirerez toute la terre, de sorte que tous ceux qui naîtront soient vos fermiers ou vos serviteurs. Et que ferez-vous, lorsque vous posséderez toute la terre ? Vous demanderez la mer, bien que vous ne puissiez y vivre. Les poissons qu’elle renferme seront au-dessus de votre avarice ; à moins que vous ne possédiez aussi les îles de la mer. Mais passez outre, demandez encore les airs, quoique vous ne puissiez pas voler. Étendez vos désirs jusqu’au ciel, dites que le soleil, la lune et les étoiles vous appartiennent, parce que Celui qui a fait toutes ces choses vous a dit : “Demandez ce que vous désirez” ».

« Cependant, vous ne trouverez rien qui ait plus de prix, vous ne trouverez rien qui soit meilleur que Celui qui a fait toutes ces choses. Demandez donc Celui qui les a faites, et en Lui et par Lui, vous possèderez tout ce qu’il a fait. Toutes ces choses sont d’un haut prix, parce que toutes sont belles, mais qu’y a-t-il de plus beau que Lui ? » (1).

Que désirons-nous vraiment ? La société semble en effet gouvernée par la compétition, où seuls les plus forts survivent et prospèrent. Elle offre aussi, heureusement, de nombreuses situations de coopération, de partage, d’entraide et de don. En ce triste moment de notre actualité européenne et mondiale, les intérêts individuels et collectifs l’emportent souvent sur le bien commun. Au risque de détruire « notre maison commune » à tous les niveaux : nation, famille, école, associations…

QUE DÉSIRONS-NOUS VRAIMENT ?

Si nous réduisons notre horizon à la consommation, au confort et aux progrès technologiques, pourquoi regarder vers le ciel ? À quoi aspirons-nous ? En paroisse et dans nos services et mouvements réfléchissons aux trois points suivants :

♦ Ce qui importe, plus que l’intérêt général, c’est une aspiration universelle, cette part spirituelle qui est en nous, ce désir vivant au plus intime de chaque individu constitué comme personne et qui demande à être comblé. Il faut que la communauté dont nous sommes membres vise le bien commun, c’est-à-dire l’ouverture sur l’infini vers lequel tend la personne. Il s’agit de la « communauté du bien », c’est-à-dire les droits universels et sacrés de l’homme en opposition au particularisme d’une communauté qui récuse cette ouverture vers l’infini constitutive de chaque être humain.

♦ Cette communauté du bien ne se réduit pas aux libertés individuelles. Pour un chrétien, le bien commun ne saurait mettre en péril le bien de la personne en ce qu’elle a de parfaitement inviolable et unique comme créature aimée de Dieu. Le chrétien est celui qui sanctuarise l’homme, et l’univers dans lequel il vit, pour les mettre à l’abri de toute puissance qui les menacent.

♦ La question du bien commun pose celle du « commun ». Qu’est-ce qui est commun ? Il est évident qu’il existe une unité du genre humain. Tout être humain est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. L’unité du genre humain implique qu’il existe un bien commun et que ce bien-là est le plus commun de tous les biens puisqu’il concerne tous les hommes et qu’il met au premier plan la paix, cet état harmonieux qui peut régner entre les hommes et entre les peuples. De son côté le Catéchisme de l’Église catholique le dit aussi : « La personne humaine a besoin de la vie sociale. Celle-ci ne constitue pas pour elle quelque chose de surajouté, mais une exigence de sa nature. Par l’échange avec autrui, la réciprocité des services et le dialogue avec ses frères, l’homme développe ses virtualités ; il répond ainsi à sa vocation » (n. 1879 et 1882).

Percevez-vous autour de vous des avancées ou au contraire des obstacles dans les trois domaines évoqués ci-dessus ?

LA RECHERCHE DU BIEN COMMUN

Le concile Vatican II avec Gaudium et spes, mais aussi l’exhortation Christifideles laici (2) et les encycliques récentes du pape François Laudato si’et Fratelli tutti, reconnaissent la nécessité du « vivre ensemble » défini comme étant la recherche du bien commun et sa réalisation. En ce sens, les chrétiens ne peuvent se désintéresser de la vie commune et la pluralité de leurs options est légitime. Comment aiguiser notre conscience commune ? La participation à la politique peut prendre de multiples formes, économique, écologique, sociale, législative, administrative, culturelle, éducative…

Les chrétiens peuvent apporter leur contribution dans ces domaines pour que l’autorité publique oriente vers le bien commun les énergies de tous, garantisse et protège la dignité et les droits des personnes et des minorités, contrôle l’économie, protège les libertés, réduise les injustices, donne à chacun de participer activement au bien de tous et crée les conditions de l’amitié sociale dans laquelle chaque peuple peut renouveler perpétuellement l’identité d’une appartenance commune.

Trois repères pour développer notre conscience commune :

♦ Tout d’abord, le dialogue permanent. Il s’agit de prendre en compte tous les hommes et tout l’homme. Que tous, y compris les plus pauvres, puissent prendre part à un dialogue permanent. La démocratie est reconnue comme ce qui peut le mieux permettre à tous de prendre librement et activement part à cette responsabilité du bien commun. Ce qu’il faudrait promouvoir, c’est tout d’abord des temps de convivialité, des moments d’échange social et de créativité culturelle (musique, chant, peinture, théâtre), une mise en valeur de l’hospitalité et des relations de voisinage. Les lieux où se rassemblent des personnes de tous âges, de toutes conditions et de toutes classes sociales sont à privilégier.

♦ Ensuite, discerner en conscience. L’enseignement de la Doctrine sociale de l’Église peut aider à développer notre conscience. Comment rester vigilant au sujet du respect inconditionnel de toute vie humaine, en résistant à la tentation d’euthanasie ou en veillant aux conditions d’accueil de la vie naissante ? Comment être attentif aux projets et conditions qui contribuent à l’amitié civique ? Comment veiller au respect scrupuleux de la liberté des personnes, à l’exigence d’égalité et de fraternité et à une place légitime et positive de toutes les religions ? Comment veiller au respect de la loi et à la mise en œuvre des moyens sécuritaires nécessaires ? Comment prendre en compte l’urgence écologique d’une vie plus sobre basée sur les relations interpersonnelles ? Comment préserver la structure familiale, avoir souci de la vérité de la filiation et de la vigilance dans les recherches biologiques ? La lutte contre la misère, le refus de prendre son parti des drames que vivent les migrants sont des objectifs à se donner.

Écouter la clameur des pauvres. DansFratelli tutti, le pape François souligne la nécessité de développer une culture de la rencontre, de l’écoute et du soin. Des initiatives locales et communautaires déploient « un sens solidaire qui est en même temps conscience d’habiter une maison commune que Dieu nous a prêtée ».

Essayez d’apporter, en petits groupes, des réponses concrètes aux questions de ces trois repères ?

TROIS GRANDS DÉFICITS

Dans notre société où les fractures sociales sont grandes, il faudrait pouvoir y répondre. Il y a d’abord un déficit de participation au sein des entreprises, des communes, des paroisses, des associations, des mouvements. Pour cela développer la subsidiarité est une nécessité. Il y a aussi un déficit de délibération. Qui a la parole ? Qui est privé de parole ? Il y a des personnes qui ont la parole et celles que l’on n’entend pas. Lorsque l’on est privé de parole, cela peut déboucher sur la colère, la haine et la violence. Il s’agit de prendre en considération les émotions que des gens peuvent ressentir, de les comprendre. Aujourd’hui, nous avons de la difficulté à créer des consensus. Nous aurions parfois intérêt à passer du temps à nous mettre d’accord avant d’agir. Enfin il y a un déficit de représentation. Nous n’avons pas toujours confiance en ceux qui nous représentent en politique. Nous avons le sentiment, disent les jeunes, de ne pas être écoutés et représentés.

Un autre point serait à réfléchir. Ce qui fait obstacle à une société apaisée, c’est le sentiment d’humiliation ressenti par beaucoup de gens : « Je ne suis pas reconnu, je ne me sens pas à ma place » ; « On m’a déplacé contre mon gré, je sens du mépris voire de l’indifférence. » Il faut donc chercher à déjouer les mécanismes de l’humiliation.

Enfin, être en paix avec toutes les parties prenantes, c’est se donner un cadre éthique solide établi sur trois aspects : le respect de la vie sous toutes ses formes ; le vrai respect de la dignité humaine ; l’inscription dans la cité.

Comment percevez-vous les trois déficits décrits ci-dessus ?

L’ESPÉRANCE, UN BIEN COMMUN

Le pape François dans son encyclique Fratelli tutti, à lire en articulation avec Laudato si’, nous introduit à une lecture du bon Samaritain(3) où amitié sociale et fraternité universelle sont les biens communs à faire advenir comme habitants de la « maison commune ».

Ce qui nous tient ensemble, les valeurs communes de la société, la volonté de sortir de l’égoïsme pour s’allier aux autres, l’élaboration d’un projet commun, tout cela est sous-tendu par l’espérance. La vertu d’espérance nous aide à « tenir ferme » pour servir ce projet commun de dignité et de respect mutuel, de sobriété et d’hospitalité. Le pape François déploie une caractéristique essentielle et trop souvent oubliée de l’être humain : « Nous avons été créés pour une plénitude qui n’est jamais atteinte que dans l’amour » (4). L’espérance d’un monde commun et d’un projet commun pointe vers ce qui n’advient que par l’échange et la rencontre avec d’autres. Les liens qui nous soutiennent quand nous désespérons de nous-mêmes, des autres, de la terre sous nos pas ou de l’air que nous respirons, n’est-ce point l’espérance qu’un autre monde est possible ?

L’espérance comme bien commun devient ainsi la force de vivre et de tenir dans l’existence. C’est une responsabilité pour autrui, une envie de construire avec d’autres des solidarités concrètes.

Chers diocésains,

Que désirons-nous vraiment ? Le pape François, dans Fratelli tutti nous invite à y réfléchir : « Une réalité qui est enracinée au plus profond de l’être humain, indépendamment des circonstances concrètes et des conditionnements historiques dans lesquels il vit. Elle nous parle d’une soif d’une aspiration, d’un désir de plénitude, de vie réussie, d’une volonté de toucher ce qui est grand, ce qui remplit le cœur et élève l’esprit vers les grandes choses, comme la vérité, la bonté et la beauté, la justice et l’amour. (…) L’espérance est audace, elle sait regarder au-delà du confort personnel, des petites sécurités et des compensations qui rétrécissent l’horizon, pour s’ouvrir à de grands idéaux qui rendent la vie plus belle et plus digne » (5).

Que cette année pastorale soit une marche, tous ensemble, vers le bien commun, ce bien si précieux auquel l’Évangile nous appelle !

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